mercredi 29 janvier 2014

Une dernière fois

Elle était là, avec sa robe jaune et son nœud vert dans les cheveux. Alice, si jolie, si douce, une meringue si croquante et fondante. Alice était un plaisir, une bouffée d’oxygène, une dose de joie, un soupçon de bulles pétillantes. Anna la regardait, la scrutait. Elle était son Alice.

Elles étaient arrivées un peu plus tôt dans cette maison, la maison où tout avait commencé un soir de mai. C’était une vieille bâtisse, avec les poutres apparentes et de jolis volets verts d’eau, il y’avait un canapé et des fauteuils moelleux près de la cheminée, un cellier pour enfermer les sorcières et des escaliers qu’Anna avait tant de fois dévalés sur les fesses quand elle était enfant.  Le grenier regorgeait de trésors et toutes les histoires qu’Anna et ses cousins s’étaient inventés étaient rangées dans un coin, attendant patiemment que d’autres enfants un peu moins grands viennent les faire revivre. Il y avait cette odeur si particulière, de celles qui vous rassurent et vous câlinent, celles qui vous enserrent et forment un cocon autour de vous. Une odeur de feu de bois, de grand-mère et de soupe aux carottes. Dans la chambre rose tout là-haut, il y avait cette odeur de bougie au Santal, celle que Anna et Alice utilisait pour cacher l’odeur des cigarettes, fumées au coin de la fenêtre tard le soir, quand elle regardait la rue vide, humide et sans vie. Il y avait aussi cette fragrance d’amour enfouie au fond des draps, à peine perceptible, juste par celles qui le vivait, le doux parfum du mélange des corps silencieux dans la nuit.

Anna laissa échapper une larme au souvenir de toutes ces nuits, ces nuits de caresses et d’Indochine, tout ça n’existerait bientôt plus. La grand-mère était morte, emportée par cette putain de maladie, la maison allait être vendue. La chambre rose allait se vider de ses meubles, « Tes yeux noirs » d’Indochine ne résonnerait plus dans la moiteur des longues soirées d’hiver, on jetterait les bougies au santal, il n’y aurait plus de soupe, tout ça ne serait plus qu’un lointain souvenir.
Les deux filles avaient décidés de se retrouver une dernière fois, pour un dernier voyage, elles avaient pique-niqué dans le jardin ou la jungle comme Anna l’aimait l’appeler, observant la Seine calme avant les prochaines crues. Anna essayait de photographier chaque détails, d’enregistrer chaque souvenirs, elle les étiquetait et les rangeait dans les petits tiroirs de son cerveau. Puis elles avaient mangé le soir sur la petite table de la cuisine, celle dont on rabat une partie pour la mettre contre le mur, elles avaient joué au Triomino en écoutant Kasabian comme à leur habitude.
    « I'm on it, get on it
The troops are on fire!
You know I need it, much closer
     I'm treading just a little more”
Puis elles étaient montées dans la petite chambre rose, leurs corps s’étaient reconnus, leurs souffles s’étaient entremêlés en même temps que leurs jambes.
Alice s’était levée pour allumer le petit poste
   « Mais qu'est-ce qui brille sur nos regards
Ce sont tes yeux noirs
Un corps musclé des cheveux courts
Tu ressembles à un garçon
Et je sens ta peau même sans lumière
   Les serpents sont légendaires »

Toutes deux s’étaient dirigées vers la fenêtre, il faisait nuit mais elles avaient ouvert le volet, elles savaient toutes deux qu’à partir d’aujourd’hui plus rien ne serait comme avant.


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